• *situation à NDDL

     

     https://reporterre.net/VIDEO-A-Notre-Dame-des-Landes-la-fete-de-la-victoire

    Un texte d'habitant.e.s de la zad sur les enjeux pour l'avenir après la

    victoire contre le projet d'aéroport

     

    Première partie publiée sur Reporterre :

    https://reporterre.org/La-Zad-vivra

    Texte complet sur zad.nadir.org :

    https://zad.nadir.org/spip.php?article5141

    Version mise en page :

    https://zad.nadir.org/IMG/pdf/zadwillsurvive-webpdf.pdf

     

    ZAD will survive

     

    // Ne pas laisser la victoire…

     

    Il n’y aura pas d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes », disions-nous

    souvent, pour démontrer notre entêtement, pour en faire une prophétie.

    Le 17 janvier, cet énoncé a été inscrit en lettres capitales dans un

    pays entier. C’est maintenant une phrase toute bête, mais qui signe un

    fait historique d’une ampleur inégalée ces 40 dernières années : la

    première grande victoire politique de toute une génération. Il aura

    fallu remonter à la lutte des paysans du Larzac pour lui trouver un

    équivalent, tant notre présent en est avare. Et c’est un mauvais

    comparant, puisqu’ici, c’est contre une succession de gouvernements

    hostiles que nous l’avons emporté, sans qu’aucun candidat n’inscrive

    l’abandon dans son programme. Sans excès de pacifisme, également, ce que

    n’ont pas manqué de souligner les chroniqueurs s’en référant au statut

    emblématique de zone de « non-droit » de la zad et à sa défense acharnée

    en 2012. Il serait erroné de croire que seules les pierres et les

    barricades ont permis de gagner. Pourtant c’est bien leur usage qui a

    rendu la décision d’abandon à la fois aussi impérieuse et aussi dure à

    avaler pour Macron. « Céder la zad aux radicaux », voilà ce que les

    éditorialistes ont reproché au Président, occultant le fait qu’un

    mouvement de lutte dans son entier ait bataillé un demi-siècle durant en

    usant de toutes les formes de résistance légales ou illégales. Pour

    éviter l’humiliation, l’État a donc monté une pièce de théâtre un peu

    branlante : une médiation, d’abord, puis une foule de réunions avec les

    élus locaux, et enfin le mime d’une expulsion avortée, pour faire

    oublier ses menaces, ses renoncements, ses reniements, pour étouffer le

    « oui » vainqueur à la consultation de 2016, bref le caractère

    scandaleux d’une telle déculottée. Malgré tous ces efforts, la victoire

    scintille au milieu des ordures médiatiques et politiciennes. Elle n'a

    eu à dire que deux petits mots : « Et toc ! »

     

    Ce que ces mots font de bien dans une époque où tout nous porte à croire

    qu’il est vain de se battre, chacun peut le sentir. Leur insolence est

    proportionnelle à la pression constante pesant sur le bocage depuis

    presque une décennie, ou au sein des manifestations de rue dans les

    villes de France. Le 17 janvier, des messages nous sont parvenus de

    toute l’Europe, tant l’expérience de la zad est emblématique, du fait de

    sa durée, de sa consistance, de sa capacité d’agrégation et de son

    audace. Mais ce qui nous toucha plus encore, ce furent les accolades que

    nous donnèrent les anciens sous le hangar de la Vacherit, celles et ceux

    qui avaient gagné au Pellerin, au Carnet, à Plogoff et qui levaient

    leurs verres au retour de cette saine peur des notables de ne plus

    pouvoir mener leurs grands projets dans ce pays.

     

    //...au bord de la route

     

    Pourtant, il n’est pas simple de gagner. D’autant que dans une volonté

    de revanche quasi unanime, journalistes, élus et entrepreneurs

    s’accordaient à dire que si l’État devait abandonner ce projet

    d’aéroport, il fallait au moins que cela permette dans la foulée de se

    débarrasser des « zadistes ». Il s’agissait alors d’appuyer sur ce qui

    aurait pu enfin isoler les occupants illégaux de leurs voisins, de leurs

    camarades paysans, naturalistes et syndicalistes. Ainsi, la Préfecture

    nous a-t-elle enjoints de démonter tout ce qui obstruait la D281, sous

    peine d’une intervention policière immédiate dont le périmètre demeurait

    délibérément flou. Les gardes mobiles étaient stationnés dans les

    environs, contrôlant les véhicules dans les bourgs jouxtant la zad.

    Cette injonction avait des accents pour le moins cocasses, puisque c’est

    la même Préfecture, en 2013, qui avait fermé cet axe, rouvert

    immédiatement par le mouvement. Mais cette route n’est pas simplement un

    axe, c’est un symbole. Chargé de notre histoire avec ses fameuses

    chicanes à la fois poétiques et chaotiques, ses dessins meulés dans le

    goudron, ses ronces qui regagnent sur le bitume, ses usages

    improbables... et les désaccords qu’elle engendrait cycliquement entre

    nous. Car si elle était ouverte à la circulation, elle n’était pas

    toujours facile à emprunter, notamment pour les paysans qui peinaient

    parfois à y faire passer leurs machines agricoles. Elle générait

    également angoisses et rancœurs de la part de nombre de nos voisins, du

    fait de comportements parfois hostiles de certains barricadiers, et

    beaucoup se sont résignés à ne plus l’emprunter. Une fois l’abandon

    prononcé, il devenait impossible de continuer à défendre avec force les

    chicanes de la route alors que les villageois se prononçaient pour son

    ouverture totale et qu’une partie très importante du mouvement estimait

    ce geste nécessaire afin d’être en position de maintenir une lutte pour

    l’avenir de la zad. L’État a donc tenté de jouer sur ce point de

    discorde pour ne pas totalement perdre la face. Nous étions alors

    nombreux à nous dire que si nous ne rouvrions pas la route,

    l’intervention promise était fort probable. Elle aurait offert au

    gouvernement le récit dont il rêvait : les fameux « 50 radicaux » dont

    la presse faisait ses choux gras, à côté des barricades, coupés du reste

    du mouvement qui refusait de s’engager à ce sujet. Cela aurait pu

    ensuite servir de tremplin à des arrestations ou à l’expulsion de

    certains habitats. Dans les jours qui ont suivi l’abandon, le déblayage

    de la D281 est devenu le point nodal autour duquel se jouerait

    l’éclatement définitif du mouvement ou la possibilité de le voir croître

    et perdurer au-delà du 17 janvier. Devait-on prendre le risque de tout

    perdre - l’expérience de la zad, une défense unie des lieux occupés, un

    avenir commun avec les autres composantes – pour un symbole ? Nous avons

    en assemblée décidé que non, sans possibilité pour cette fois de

    parvenir à un consensus. Certains ont très mal pris cette résolution, et

    il a fallu de longues discussions, tournant souvent à la franche

    engueulade, pour finalement démonter les deux cabanes construites sur la

    route. L’une d’elles est en reconstruction dans un champ bordant la

    D281. Mais les tensions autour de la route et des travaux de réfection

    subsistent.

     

    Il importe pourtant pour l’avenir immédiat que ce démontage ait été

    l’occasion de renouveler une promesse solennelle prononcée par toutes

    les composantes : si nous étions à nouveau en danger imminent

    d’expulsion, tous s’engagent à venir rebarricader les routes qui mènent

    à la zad. Et cela aussi souvent que nécessaire. C’est ainsi que le

    mouvement répond par le haut à la fois à ses dissensus internes et au

    pouvoir, pour qui la D281 peut servir à son tour de symbole pour énoncer

    un « retour à l’ordre ». Symbole factice car la zone est toujours

    occupée, mais leurre suffisant pour que l’État accepte l’ouverture de

    négociations sur l’avenir des lieux. En ce qui nous concerne, nous

    retenons de cet épisode difficile une démonstration supplémentaire de la

    volonté de ceux qui ne sont pas occupants de s’engager pour continuer

    avec nous après l’abandon. Ce n’était pas une évidence à l’heure où

    l’objectif initial de certains avait été atteint. Ce l’est d’autant

    moins quand les relations humaines se crispent durement. Mais la

    continuité de la présence de ces camarades marque, plus que jamais, le

    désir de futur commun. Ce désir autrefois improbable a pris corps au

    cours des années de danger et de défis partagés, de chantiers et de

    fêtes. Autant d’expériences sensibles qui ont bouleversé les

    prêts-à-penser politiques et les frontières de chaque composante. Autant

    de refus de se résigner à un simple retour à la normale. Cependant, il

    ne faut pas considérer ce désir de continuer au-delà de l’aéroport comme

    un acquis, mais comme un équilibre fragile dont nous devons prendre

    soin, car c’est lui qui alimentera maintenant la lutte.

     

    // Foncier droit devant nous

     

    Bien que nous ne soyons pas habitués à vaincre, nous ne sommes pas pris

    de court par la victoire contre l’aéroport. Nous avions eu il y a des

    années déjà une intuition fondamentale : une victoire, cela se

    construit. Ainsi, bien qu’elle ait constitué une forme de rupture, ce

    qu’elle met en branle avait été réfléchi par le mouvement dès l’issue de

    l’opération César. Nous n’avons pas à inventer dans l’urgence ce que

    nous voulons arracher, le texte des « six points pour l’avenir de la

    zad » l’avait énoncé dès 2015. C’était un glissement fondamental : d’une

    lutte contre un projet, nous passions lentement à une lutte pour

    pérenniser et amplifier ce que nous avions édifié sur ce territoire au

    travers du combat. Et depuis le 17 janvier, c’est l’horizon commun que

    nous partageons.

     

    Pour y parvenir, nous pouvons désormais nous appuyer sur la légitimité

    que nous venons d’acquérir : il a été admis que nous avions raison. De

    nombreuses conséquences en découlent. Par exemple, la défense

    inconditionnelle de l’amnistie pour tous les inculpés du mouvement

    anti-aéroport. Mais aussi et surtout un principe simple : celles et ceux

    qui ont permis que ce territoire ne soit pas détruit sont les plus à

    même de le prendre en charge.

     

    La fin de la Déclaration d’Utilité Publique le 9 février bouleverse le

    statut des terres de la zad. Sur les 1650 hectares de l’emprise

    aéroportuaire, 450 sont cultivés de longue date par les paysannes et

    paysans résistants qui entendent bien retrouver leurs droits. 270 ont

    été arrachés à la gestion de la Chambre d’agriculture par le mouvement

    pour y mener des expériences agricoles collectives. Et 530 hectares de

    terres sont toujours redistribués temporairement aux agriculteurs qui

    ont signé un accord amiable avec Vinci. À ce titre, ceux-ci avaient

    touché des compensations financières et obtenu pour certains des

    parcelles en dehors de la zone. Pourtant, ils continuent à exploiter et

    à percevoir la PAC sur ces terres qu’ils ont cédées à Vinci, touchant

    ainsi le beurre et l’argent du beurre. Les plus avides pourraient

    dorénavant revendiquer la priorité sur de futurs baux et profiter des

    terres sauvées de haute lutte par le mouvement pour agrandir leur

    exploitation. Par ailleurs, les anciens propriétaires en lutte qui ont

    refusé tout accord avec Vinci pourront retrouver leurs biens expropriés

    et choisir de leur redonner un usage classique, ou plus collectif en les

    faisant entrer dans une entité foncière commune. La bataille pour les

    terres se place donc au cœur de la lutte pour les mois voire les années

    à venir.

     

    Le défi qui se pose maintenant au mouvement de manière brûlante tient à

    la possibilité d’une gestion collective sur la surface la plus

    importante possible et de prévenir un risque d’éclatement. Car si la

    surface de la zad se trouvait par trop morcelée, la conséquence pourrait

    être la fin progressive de la force commune qui bouillonne ici, pour

    faire place à une somme éparpillée d’individus ou de groupes poursuivant

    chacun des objectifs propres. On imagine que les plus isolés pourraient

    être expulsés, et que d’autres seraient acculés à rentrer petit à petit

    dans les cadres économiques que la zad a si bien su faire exploser

    jusqu’ici. Une portion importante des terres pourrait repartir à des

    formes d’agriculture productivistes et peu soucieuses de l’adéquation

    qui s’est trouvée ici entre les activités humaines et le soin du bocage.

    Et ce sont bien sûr les institutions agricoles classiques qui les

    reprendraient en main. C’est pourquoi dès ce printemps nous devrons

    continuer à occuper de nouveaux terrains et à y installer des projets à

    même de rabattre la convoitise des « cumulards » et l’arrogance des

    gouvernants qui menacent d’expulser des lieux de vie dès le 1er avril.

     

    C’est pourquoi nous avons également l’ambition de faire entrer les

    terres de la zad dans une entité issue du mouvement de lutte. La

    décision consistant à lui donner une forme légale est l’aboutissement de

    discussions entre les composantes et l’assemblée. C’était le choix que

    nous pouvions assumer tous ensemble, en conciliant les objectifs des uns

    et des autres, et donc en maintenant un rapport de force dans le futur.

    Cette entité viserait à englober le fourmillement de la zad pour en

    maintenir la richesse, véritable manteau sous lequel les marges

    d’invention et de liberté pourraient continuer à se développer. Elle ne

    serait qu’une forme, la plus cohérente possible bien sûr avec nos

    désirs. L’essentiel résidera encore et toujours dans la manière dont on

    habite à la fois cette forme et ce territoire.

     

    Ce choix de se diriger vers une assise légale a été pour beaucoup ici

    contre-intuitif, remuant au plus profond les prérequis politiques d’une

    bonne partie des occupants. Il nous a obligés à nous demander

    sérieusement ce à quoi on tenait. À nous demander ce qui permettrait

    encore à l’avenir d’assurer la pérennité de toutes les activités et de

    tous les lieux de vie. Nous sommes certains que ces questions complexes

    ne se résolvent pas par des diatribes défiantes sur la trahison supposée

    des uns ou des autres et par un fatalisme radical sur des lendemains

    aseptisés. Nous ne pouvons nous satisfaire des prophéties

    auto-réalisatrices qui prédisent que les expériences de commune libre

    finissent à tout coup écrasées ou réintégrées. Nous pensons au contraire

    qu’il s’agit, dans ce moment de basculement, de discerner ce qui

    permettra au mieux une fidélité aux promesses que l’on s’est faites pas

    à pas sur l’avenir. Le pari en cours est loin d’être encore gagné. Il

    nécessite une confiance inouïe entre nous, entre les composantes, les

    personnes. Confiance dans nos buts, dans nos pratiques, et dans le

    respect que chacun leur porte. Une telle confiance est un fait rare de

    nos jours. Nous sommes bien conscients du fait que toute légalisation

    comprend bien évidemment des risques de normalisation. Mais ce que l’on

    envisage prend plutôt le chemin inverse : créer des précédents qui

    continuent à repousser le seuil de ce que les institutions peuvent

    accepter. En espérant que ces coins enfoncés dans la rigidité du droit

    français servent à bien d’autres que nous à l’avenir. C’est parce que

    nous croyons en cette hypothèse que nous avons décidé d’aller défendre

    notre vision de l’avenir de la zad face à l’État au sein d’une

    délégation commune regroupant toutes les composantes. Ceci plutôt que de

    laisser place à des tractations séparées qui pousseraient ceux qui s’y

    prêteraient à la défense d’intérêts singuliers et donc parfois clivants.

    Cette délégation sera l’émanation des assemblées du mouvement, qui

    continueront, parallèlement, à mener les actions nécessaires pour

    arracher ce que les négociations n’assureraient pas.

     

    // Des usages assemblés

     

    Le poêle soudé dans un chauffe-eau ne parvient pas à tiédir l’atmosphère

    de la grande salle de la Wardine. La centaine de personnes prend place,

    qui dans un canapé, qui sur un banc. Derrière leur cercle tirant sur

    l’ovale, les murs entièrement recouverts de peintures renvoient à une

    ambiance plus proche du concert punk que de la réunion. La petite foule

    est bigarrée, en âge, en style, en mode de vie. Une paysanne prend la

    parole. Sa ferme se situe à une trentaine de kilomètres de la zad,

    pourtant, lorsqu’elle évoque ces 1650 hectares, on pourrait croire

    qu’elle y est née et qu’elle compte y finir sa vie. C’est comme ça

    qu’elle en parle, c’est à ce point qu’elle y tient.

     

    On dit souvent « le territoire appartient à ceux qui y vivent », pour

    marquer une rupture avec les velléités technocratiques de l’État. Ici,

    c’est bien plus que ça. Il appartient à un mouvement, non par la

    propriété, mais par le combat. Et depuis l’abandon, la salle de

    l’assemblée est toujours aussi pleine, remplie de ces gens qui formeront

    le cœur non pas juridique, mais réel, de l’entité que nous appelons de

    nos vœux et qui lutteront pour que les façons de vivre que l’on a bâties

    ici perdurent et s’approfondissent. Ces dernières reposent sur un type

    de partage pour le moins inhabituel.

     

    S’il existe en effet un endroit où la possession de capital n’est pas

    source d’orgueil et de valorisation, c’est bien cette zone. Beaucoup de

    choses y sont d’ailleurs gratuites, on peut utiliser des tracteurs, des

    outils ou des livres sans jamais mettre la main à la poche. Cela ne

    signifie pas qu’il n’y ait pas comme partout circulation de monnaie.

    C’est son usage qui diffère, et son symbolisme : nous voudrions que

    payer ne soit pas le remboursement facile d’une absence d’implication

    dans le commun, un dédouanement. S’il y a un peu d’argent, donc, il y a

    par contre une lutte acharnée et quotidienne contre la logique

    économique qui voudrait que chaque geste entre dans un calcul de valeur.

    Nous tentons au contraire de lui substituer nos liens, nos attachements,

    la confiance et un certain sens de l’engagement. La réciprocité

    scrupuleuse n’est pas exigée, car les échanges ne sont pas pensés à

    l’échelle individuelle, mais à celle du territoire. Si le boulanger

    donne un pain à une personne du zad social rap, il ne calcule pas à

    combien de couplets se chiffre sa farine. La première ligne de

    comptabilité des services rendus n’a pas encore été écrite. Évidemment,

    rien ne nous garantit que tous jouent le jeu ; c’est à la fois un pari

    et une question d’équilibre. Le soin apporté à la qualité des relations

    et des perspectives communes conjure bien mieux l’économie que le

    bannissement du moindre euro...

     

    C’est ainsi que l’on conçoit la production, mais aussi l’espace : les

    prés, les forêts, les fours à pain, les ateliers... Comme des communs.

    Cela ne veut pas dire que tout est indifféremment à tous. Celles et ceux

    qui ont construit, qui entretiennent ou utilisent régulièrement des

    espaces, s’y projetant pour plusieurs années, n’ont évidemment pas le

    même poids quand il s’agit de décider ce qui y adviendra. L’usage vient

    empêcher que le chaos ne prenne la place de la propriété. Parallèlement,

    le mouvement déploie son inventivité afin que les besoins des nouveaux

    venus désirant s’impliquer soient satisfaits. La bataille qui s’ouvre

    aujourd’hui n’est donc pas uniquement un combat pour les terres, pour le

    foncier, mais surtout pour faire vivre cette manière de les partager, et

    redonner ainsi un tout autre sens à l’idée de travail ou d’activité. Et

    ce faisant elle dépasse de loin les seuls 1650 hectares de la zad.

     

    // Demain, c’est pas loin

     

    Il y a quelques mois, en passant le long du chemin de Suez, on pouvait

    entendre des chants résonner en Basque, en Breton, en Italien, en

    Occitan, en Polonais, et parfois même en Français. Ils émanaient du

    chantier de l’Ambazada, un double hangar destiné à devenir l’ambassade

    des luttes et des peuples du monde entier à la zad. Cette idée a vu le

    jour au sein du comité de soutien basque, qui a organisé des

    « brigades » venues nombreuses participer à la construction de l’édifice

    avec des occupants. Des groupes pourront y passer quelques jours ou

    semaines, y parler de leurs combats, s’y organiser avec nous, tout en

    buvant un verre au bar. Nous pourrons y approfondir la coordination

    entre les luttes territoriales qui s’est formée l’an dernier, et ainsi

    être plus forts, nombreux et organisés partout où un projet menace une

    contrée.

     

    Ces dernières semaines, nous entendons beaucoup parler d’une

    pacification de la zad, et de son avenir de « zone agricole

    alternative ». Il ne serait plus à l’ordre du jour de lutter ici

    puisqu’aéroport il n’y aura pas. D’autres disent que désormais,

    Notre-Dame-des-Landes pourrait devenir une base d’appui matérielle pour

    les autres luttes, puisque le front a disparu. Nous préférons quant à

    nous ne pas opposer front et base, car les deux sont ici intimement

    liés. C’est la conjugaison des traditions offensives des paysans locaux

    et de l’assise de la zad qui ont permis d’assurer une production

    conséquente et de l’emmener sur les piquets de grève à Nantes. C’est

    encore cette hybridation qui portera son énergie jusqu’aux bois de Bure,

    au quartier libre des Lentillères, aux collines de Roybon ou sur le

    causse de Saint-Victor. De même, la force matérielle de la zad

    (menuiserie, meunerie, forge, conserverie, radio pirate, barnums, sonos,

    tractopelle et semences...) grossit et se constitue grâce à l’appui

    d’agriculteurs et salariés en lutte. C’est indémêlable, et c’est tant

    mieux. Car conserver et densifier ces liens-là nous met à l’abri d’un

    devenir agricole pacifié tout autant que d’une zone radicale à la marge.

    Ce sont bien encore et toujours la circulation et l’échange qui

    permettront à la zad de ne pas se refermer. Plus elle vit curieuse,

    accueillante et aventureuse, et plus son territoire réel s’étend bien

    au-delà de son périmètre.

     

    Sous les ardoises du hangar de l’avenir, à la nuit tombée, nous

    préparons la zbeulinette, une caravane dépliable contenant mille et un

    rangements en bois. Elle est désormais le véhicule de notre présence

    dans les luttes nantaises. Chargée de nourriture, de boisson, de musique

    et de livres, elle détone quelque peu au milieu des boulevards

    haussmanniens. Ce n’est pas une caravane de soutien, car nous sommes

    intrinsèquement pris dans la plupart des combats qu’elle approvisionne.

    Demain, c’est à l’université qu’elle ouvrira ses ailes. Sur le parking,

    dès l’aube, des groupes déplacent le matériel nécessaire à l’édification

    de barricades : un amphithéâtre de la faculté et le château du rectorat

    sont occupés par des étudiants et des mineurs sans papiers. Nous

    déployons notre attelage, ses tables et son système de son. Déjà, les

    dix billigs qu’elle cachait commencent à fumer dans l’air glacial. Les

    galettes de la zad ont une réputation qui date du mouvement contre la

    loi travail. Les jeunes s’approchent donc rapidement, en commentant le

    tour de main des crêpiers. Savent-ils ce qu’il a fallu de réparations de

    matériel agricole, de chantiers communs, de récoltes, de meuniers pour

    que cette farine se transforme en galettes ? Peu importe après tout,

    l’essentiel est que la faim s’apaise, que la chaleur pénètre les corps.

     

    Il n’existe nulle part ailleurs dans le pays un espace tel que celui de

    la zad, regroupant autant de capacités matérielles tournées vers la

    lutte. Cœur d’une circulation réelle, il est aussi celui d’une

    circulation des idées et des imaginaires, des projections les plus

    folles. L’assise temporelle et matérielle qui manque tant à nos combats

    et que l’on pourrait enraciner ces prochains mois permettrait à la fois

    de donner une tout autre ampleur aux mille activités qui existent à la

    zad, et de concrétiser ces projections. Créer un hameau ouvrier avec nos

    camarades syndicalistes (respectant le style architectural de la zad !),

    rendre les habitats existants à la fois toujours plus commodes et plus

    loufoques, greffer des fruitiers dans toutes les haies du bocage,

    constituer un troupeau-école pour apprendre l’élevage, ouvrir un centre

    social, un centre de soin, une maison des anciens, agrandir la

    bibliothèque, construire un hammam, faire entrer des terres hors zad

    dans l’entité, rendre régional voire national le réseau de

    ravitaillement des luttes, se doter d’une imprimerie... La liste est

    longue de toutes les envies que nous inspirent ces quelques centaines

    d’hectares. Elle est ouverte également aux vôtres : les terres que nous

    allons occuper au printemps attendent des installations, qu’elles soient

    ou non agricoles. Il nous est difficile de mesurer aujourd’hui tous les

    bouleversements que l’abandon va engendrer. Une saison vient de se finir

    sans que l’on ait encore basculé dans la suivante. Ce temps nouveau,

    nous devons l’arracher, le construire, l’inventer. Et c’est avec nos

    rêves qu’on façonnera ces métamorphoses.

     

    Rendez-vous le 31 mars en cas de menaces d'expulsion et au printemps

    pour se projeter sur de nouvelles terres !

     

    Des habitant.e.s des lieux suivants : le Moulin de Rohanne, la

    Rolandière, les 100 noms, la Hulotte, Saint-Jean du Tertre, les Fosses

    noires, la Baraka et Nantes réunis dans le CMDO (Conseil pour le

    Maintien Des Occupations)

     

    Pour nous contacter : et-toc@riseup.net